Dé-règlement
Dilana Tassin.
Imaginez, une rangée de pièces similaires qui se déplacent du même nombre de pas, selon les mêmes règles. Derrière cette ligne de petits soldats une autre, composée de figures différentes aux démarches codifiées, légiférées, aux positions hiérarchisées. Chaque figure est définie par ses permissions, souvent doublée d’un.e semblable : certaines avancent en diagonale, d’autres en ligne droite, tandis que la pièce reine, elle, se voit octroyer toutes les directions. En face, les pièces adverses forment le miroir rigide et militaire d’un autre camp, d’une couleur ennemie. Vous êtes peut-être de l’un ou l’autre côté, sans jamais avoir choisi votre place et la mission dont vous êtes investi.e.s.
Au départ, à votre droite et à votre gauche : des voisin.e.s semblables ou presque, de la même couleur mais aux droits variables, aux possibilités dans l’espace inégales, aux destins tracés selon des trajectoires autorisées qu’iels explorent à coup de courte ou longue avancée vers l’autre camp. Au sol, des frontières en damier, des coins à ne pa franchir. Et puis un but du jeu : protéger le roi. Quitte à écraser, sacrifier, éliminer, prendre des risques inconsidérés. L’altruisme devient stratégie, et la stratégie, servitude. S’il faut marcher sur les autres ou en tuer certain.e.s, les pions le feront, bons et fidèles garde-fous de leur empereur.
Rien n’échappe à la rigueur de ces lois arbitraires, injustifiées, injustifiables, injustes. Il faut accepter l’absurde et les contradictions dans leurs fondements, et la partie progresse ainsi, selon ce semblant de règles indérogeables, défendues par conventions par les joueur.euse.s. Jusqu’à la mort du roi.
Mais que se passerait-t-il si tout déraillait ? Si l’on poussait l’absurde jusqu’au bout ? Si les pièces refusaient de jouer leur rôle, que le cavalier renonçait au L, que les tours dénonçaient le roi, que les pions se rebellaient et que les couleurs en devenaient d’autres ? Que reste-t-il du système quand ses fondements sont tournés en dérision ?
Dans cette série de vidéos en stop motion, l’échiquier devient une scène miniature et les pièces de jeu des comédiennes indociles, des interprètes dotées de libre arbitre, livrant leur spectacle chorégraphié ou improvisé. Le rapprochement immédiat établi entre le jeu d’échec et nos sociétés permet d’en explorer les absurdités avec une simplicité accessible et humoristique. Les pièces improvisent, dansent, se rebellent, échappent à leur condition – et parfois, s’effondrent. La partie dégénère, révélant par le grotesque et l’imprévisible, les reflets de dynamiques sociales et politiques. Les légendes chaque scène, inspirées du cinéma muet, ajoutent à cette tonalité décalée. Elles participent d’un regard critique mais ludique, où le sérieux du pouvoir se heurte à la légèreté du jeu. Et dans ces écarts, naît peut-être la possibilité d’inventer de nouvelles règles et tracer d’autres chemins sur le plateau de jeu.